On appelle cela une « compagnie de fortune ». Le terme est savoureux, surtout quand on considère que notre fortune actuelle se résume à trois chevaux boiteux, une demi-meule de fromage infestée d'asticots et assez de rancœur pour alimenter les forges de l'enfer.
Nous traversons la Lombardie. Enfin, ce qu’il en reste après que les troupes de François de France et celles de Charles d’Autriche ont fini de jouer aux échecs avec les récoltes des paysans. Le paysage est d'un lyrisme absolu : de la boue, des bâtiments calcinés et une pluie fine qui semble avoir été inventée spécifiquement pour faire rouiller mon morion et transformer mes chausses en un instrument de torture.
- Capitaine, j’ai une suggestion stratégique, lance Hans en boitant à mes côtés.
Hans est mon second. C’est un colosse de Saxe, dont l’intelligence est inversement proportionnelle à la largeur de ses épaules, ce qui en fait, par défaut, le philosophe de notre bande de joyeux naufragés, en sus de manier une énorme lame à deux mains. « Aux innocents les mains pleines » ? Oh, mais Hans a beau être simple, il a perdu depuis longtemps son innocence. Ses mains sont pleines, oui, de sang.
- Si c’est pour me suggérer de manger les lances, épargne tes poumons, Hans. Le bois, c’est pour le feu. Et on n'a pas de feu.
- Non, je pensais qu’on pourrait peut-être se louer comme épouvantails. On a déjà les costumes, et l’odeur ferait fuir même les pires corbeaux, Capitaine.
Je lui adresse mon plus beau sourire de capitaine : celui qui expose trois dents manquantes et une envie de meurtre imminente. Hans a de la chance que l’idée de l’abattre là, demande tant d’énergie.
Nous faisons halte sous un orme qui a eu la décence de garder quelques feuilles pour nous abriter. Ma « compagnie » - vingt-douze gaillards qui ont tous, à un moment ou à un autre, échappé à la corde par un pur miracle - s’écroule dans la fange.
Il y a là Pietro, notre ravitailleur, ce qui est le nom poli pour désigner un voleur de poules, lapins, vaches, ou toute autre source de nourriture, dont la liste des méfaits est plus épaisse que la Bible. Il examine ses bottes avec une dévotion religieuse. Le cuir est si fin qu’on pourrait lire les psaumes à travers. Hélas pour Pietro, les poulaillers de la région ont déjà tous reçu des visites plus ou moins officielles de ses collègues français ou autrichiens, et la ressource est devenue fort rare.
- Capitaine, dit Pietro sans lever les yeux, j’ai discuté avec les gars. On se demandait si votre illustre plan de nous mener vers le sud incluait, à un moment donné, de la nourriture. Ou alors, est-ce une nouvelle forme de pénitence pour nos péchés ? Parce que si c'est le cas, je pense qu'après trois jours de jeûne, je suis techniquement devenu un saint.
- La sainteté te va mal, Pietro, rétorque-je en m’asseyant sur une racine. Ça jure avec ta face de rat. Le plan est simple : nous marchons jusqu’à ce qu’on trouve un payeur assez désespéré pour s’offrir des types comme vous. Ensuite, on mange et on tue ce qui s’y oppose, dans un ordre encore indéterminé.
- Et si on ne trouve pas ? marmonne Godefroy, un ancien moine qui a troqué son froc contre une rapière et un penchant alarmant pour l’eau-de-vie.
- Si on ne trouve pas, Godefroy, tu pourras toujours nous administrer les derniers sacrements. Ce sera la première fois que tu serviras à quelque chose, depuis Pavie.
Godefroy ricane, un son qui ressemble à un froissement de parchemin sec. La camaraderie, chez nous, c’est cela : une forme de haine mutuelle, polie au sable de la nécessité, une solidarité de galériens qui savent que si l’un d’entre nous tombe, les autres se battront pour savoir qui récupère son manteau ou ses bottes.
Le problème des mercenaires, c’est la concurrence. Le marché est saturé d’affreux lansquenets aux culottes bouffantes qui demandent des primes exorbitantes pour se faire étriper. Nous, nous sommes l’entrée de gamme. La piétaille qu’on paie pour en avoir moins peur.
- Regardez-vous, je poursuis en balayant l’assemblée d’un regard las. Vous ressemblez à une troupe de théâtre itinérante, spécialisée dans la peste noire. Si un recruteur nous voit, il ne nous donnera pas une solde, il nous jettera des pierres par charité chrétienne.
- C’est l’esthétique du guerrier, rétorque Hans en essayant de recoudre une balafre sur son pourpoint avec du fil de pêche. C’est pour intimider l’ennemi.
- Oui, tu lui montres qu’on n’a plus rien à perdre, pas même notre dignité.
Je passe un coin de ma manche sur mon morion. La rouille y avait dessiné des cartes de pays qui n'existent pas. Cet acier avait vu Pavie, il avait brillé sous les balcons de Milan, et le voilà réduit à refléter la tronche hirsute d’un capitaine auto-proclamé de tueurs à gages. On ne choisit pas sa chute, on choisit seulement la manière dont on rebondit dans le fumier.
J'ai appris ces deux dernières années que l'honneur est un luxe de gens qui ont le ventre plat. Ici, dans cette Lombardie saignée à blanc, la seule noblesse réside dans la qualité de votre lame et la rapidité de vos jambes.
Soudain, une silhouette se détache de la brume. C’est notre éclaireur, L’Anguille, ainsi nommé parce qu’il est capable de se glisser dans n’importe quel trou de serrure, ou même d’échapper à une discussion sur sa paternité. Une ombre dans la nuit, qu’il est.
- Capitaine ! Une métairie à deux lieues. Y’a de la fumée. Et des bruits de sabots.
- Des chevaux ? Ou des vaches ? demande Pietro, l’espoir faisant briller ses yeux chassieux.
- Des palefrois, Capitaine. Une petite escorte. Une dizaine d’hommes. Ils ont l’air d’avoir mangé ce matin, eux.
L’atmosphère change instantanément. Les corps épuisés se redressent. Les visages s'animent d'une lueur carnassière. Ce n’est pas de la bravoure, c’est de la biochimie : l’estomac dicte la vaillance. Chacun s’époussette vaguement, s’assure que son arme a l’air fonctionnelle, réajuste ses bottes. En une minute, l’amas de corps épuisés est devenu une unité de combat, attendant un mot de leur Capitaine. Je me contente de hocher la tête et nous nous ébranlons.
Nous arrivons à la métairie au crépuscule. L’escorte appartient à un petit noble local, un de ces marquis dont le domaine est à peine plus grand que mon champ de vision par un jour de brouillard, mais qui porte assez de velours pour habiller pudiquement tout un couvent. Celui-là est bien trop riche pour cette simple métairie.
Ils sont attablés devant un feu trop gros, trop visible, découpant des chapons avec une arrogance qui me donne des aigreurs d’estomac. Les hommes se déploient en silence, avec une aisance montrant des mois d’expérience et un pas aussi léger que leur estomac.
- Holà, braves gens ! m’écrie-je en avançant, les mains ouvertes pour montrer que je ne tiens pas d’arme (rien dans les mains : j’ai une dague dans la botte et douze hommes dans les buissons).
Le marquis se lève, la main sur son épée. Il me toise.
- Qui êtes-vous ? Des brigands ?
- Des brigands ? Quelle insulte, Monsieur le Marquis. Nous sommes des experts en sécurité. Des protecteurs bénévoles bien intentionnés. Ma compagnie et moi-même passions par ici par le plus pur des hasards, et nous ne pouvions ignorer la noble détresse d'un homme si... isolé.
- Je ne suis pas en détresse. Il regarde ses propres hommes, fort occupés à dissimuler les chapons, bien plus qu’à sa défense, doit-il penser.
- Oh, mais si, vous l’êtes, je réponds avec un sourire mielleux. Regardez autour de vous. Ces bois sont infestés de mercenaires affamés. Des brutes sans éducation, contrairement à mes hommes qui, bien que d’aspect rustique, ont une éthique de travail irréprochable. Tant qu’on les nourrit.
L’Anguille surgit de l’ombre derrière lui, tel un spectre mal lavé, juste à côté du plat de viande, un doigt douteux déjà dans la sauce. Sa main gauche joue négligemment avec un stylet vicieux que j’ai déjà vu dans plusieurs globes oculaires.
- On est très éthiques, Monseigneur, confirme-t-il, en lorgnant une cuisse de volaille. Surtout quand il s’agit de ne pas égorger les gens qui nous invitent à souper.
Le marquis pâlit. Il comprend très vite le concept de « l’offre qu’on ne peut refuser ». C’est ça, la belle camaraderie du siècle : on s’unit pour extorquer avec élégance ceux qui ont eu l'indécence de réussir là où nous avons échoué.
Une heure plus tard, nous sommes tous assis autour du feu. Le marquis nous regarde dévorer ses provisions avec l’expression d’un homme qui voit une nuée de criquets s’abattre sur son jardin. Le silence qui suit est plus éloquent que le fracas d'une canonnade. Vingt-douze mâchoires travaillant de concert dans un rythme métronomique, face à six regards déprimés.
Pietro ne mange pas, il exhume les saveurs, les yeux révulsés comme s'il communiait avec le divin à travers une aile de chapon grasse à souhait. Même Godefroy en oublie de blasphémer, suçant une flasque trouvée on ne sait où avec une dévotion dont on ne le croyait plus capable. L’Anguille, perché sur une poutre, laisse tomber des os si bien récurés que même les insectes n’en veulent plus.
Le marquis, lui, nous observe avec une fascination horrifiée, comme on regarde des loups attablés à un banquet de noces. Il comprend tout à fait que ce qui nous retient de lui sauter à la gorge n'est pas son titre, mais la simple présence de cette volaille rôtie.
- Alors, Capitaine, demande Hans en s'essuyant la graisse sur sa manche, c’est quoi la suite du plan ? On devient la garde personnelle de Monsieur ?
- Pour l’instant, on assure sa protection contre nous-mêmes, réponds-je en débouchant une fiole de vin. C’est un travail à plein temps.
Godefroy lève son gobelet, les autres enchaînent, plus par discipline que par conviction.
- À la santé du Capitaine ! Le seul homme capable de transformer une étripaille en contrat d'embauche.
- Ne me remerciez pas, je lance à la ronde. Je fais ça uniquement pour ne pas avoir à écouter vos ventres gargouiller pendant la marche de demain. C’est une question de confort pour moi.
Nous rions. C’est un rire grinçant, chargé de la conscience aiguë que demain, nous serons peut-être de l’autre côté de l’épée. Mais pour ce soir, entre deux sarcasmes et une insulte, nous sommes les meilleurs amis du monde. Car de nos jours, la camaraderie ne se mesure pas à la loyauté du cœur, mais à la capacité de partager la même boue sans se demander qui va manger l’autre en premier. Les preux chevaliers sont restés embourbés quelque part, probablement à Azincourt.
Je regarde mes hommes, ces magnifiques ordures, et je me dis que si l’enfer existe, le Malin a probablement déjà commencé à cacher son argenterie, en prévision de notre arrivée.